Manteaux de lumière et de peau
Ombre et lumière de la vision intérieure

Certaines conceptions midrashiques et kabalistiques émettent l’idée que le premier homme, Adam, était revêtu d’un manteau de lumière, lisse et transparent comme les ongles et beau comme des perles lumineuses. Ce manteau exprime une grande spiritualité dans laquelle la matière raréfiée et purifiée devient entièrement forme. L’homme, en mangeant le fruit de l’arbre de la connaissance, bien et mal, a perdu sa lumière originelle. Ce changement a été symbolisé par la substitution de la lettre aleph dans le mot hébreu « or » qui signifie lumière, par la lettre ainpremière lettre du mot « or » qui a le sens de peau. Le manteau de lumière est devenu un manteau de peau, une enveloppe matérielle qui cache la lumière.

Le processus créatif dans la réalisation de ces œuvres a pour finalité de transformer le manteau de peau ( feutre ) en vêtement de lumière, de voir à travers la peau la lumière originelle. La peau est comparée à des fibres de laine qui deviennent lisses et feutrées sous l’interaction de l’eau, de la chaleur et du mouvement.

Ce manteau de feutre semble être comme un vêtement d’ange qui, en passant, laisse la trace de sa présence. Sa forme rectangulaire aux coins arrondis évoque la forme simple de la cellule humaine. Les notions de lumière et d’ombre ont guidé cette création. L’ombre est considérée comme la forme la plus simple. La lumière est dans ses différents aspects, la lumière intérieure, celle qui entoure, celle qui est droite et celle qui revient et se reflète.

Le processus de réalisation a consisté à durcir le feutre, le revêtir de soie et la couvrir de poudre de nacre qui crée une lumière blanche et réflective comme une lumière du matin. Une bénédiction mongole qui s’adresse à ceux qui fabriquent le feutre confirmait mon action et cette création :
«Que votre feutre soit blanc comme la conque, solide comme l’os, beau comme la soie.»

Le concept que nous sommes l’ombre et qu’Il est la forme, et que nous sommes la forme et qu’Il est l’ombre a guidé la création des ombres lumineuses, formes dans les formes, tracées au fusain, à la couleur et l’encre de Chine. Ces formes du monde minéral, végétal, animal et humain suggèrent un jeu qui contient la tension, la cassure, la voie du perfectionnement dont le but est l’agrément et la joie. On peut lire et découvrir des lions, des cigognes, des aigles, des ours, des lapins, des éléphants, des cerfs, des serpents, des chevaux, des oiseaux et des plantes, des anges, les silhouettes dansantes de femmes et d’hommes, des chouettes, un rhinocéros et une girafe etc.

Quelques signes et symboles désignent le ciel et la lumière, une protection du mauvais œil, l’étoile pour le bonheur et la fertilité, le cerf pour la renaissance et la sagesse, l’oiseau signe de bonne nouvelle etc. Tous ces signes et symboles sont universels et peuvent être interprétés selon l’angle de la vision et les connaissances acquises et innées. Le manteau de feutre de berger protège contre les intempéries de la nature, les manteaux d’esprit et de force des chamanes permettent d’effectuer leur vol au ciel et leur descente dans le monde souterrain. Les manteaux de lumière nous rappellent notre lumière originelle, l’homme peut la retrouver et vivre en elle.

Abraham Pincas


« Ayant revêtu le manteau de la lumière de l’âme »…
   Sohravardi, l’Ange empourpré

Chaque chose a son ange, selon le mystique iranien – et le désir de l’artiste est de voir l’ange derrière la chose. Il peindra donc ce qu’il voit devant lui et ce qu’il voit en lui, sachant que l’ange n’est pas un modèle mais une présence à retenir sur la toile avec la patience de la raison et la promptitude du cœur. Ce sera dans l’expression d’un visage, une feuille, un nuage, un reflet, un moment – l’œuvre se renouvelle sous le regard qui s’y porte sans que jamais s’épuisent ses existences possibles. Or il arrive qu’on ne puisse aborder une œuvre que par l’ombre qu’elle projette : alors on pressent qu’elle s’accomplit en réalité dans un au-delà du regard. Ainsi en est-il des manteaux de lumière qu’Abraham Pincas livre à notre contemplation.

L’ombre de la lumière – les mots viennent tout naturellement à l’esprit, dans leur contradiction apparente et leur secrète alliance, comme la plus juste expression de l’art d’Abraham Pincas en ce qu’il a d’unique pour ramener au plus haut du jour ce qui a été vu dans la profondeur nocturne de l’âme. Il pose le mystère en pleine clarté, la vision se fait clairvoyance et perçoit l’unité dans la dualité, ici en intelligence avec l’ombre et la lumière.

Ombre et lumière de la vision intérieure – mais aussi surfaces et volumes, argile sous la main, rocher se faisant paroi dans la caverne prémonitoire, charbon et craie, forme et matière, cette autre dualité que notre monde physique propose et que l’artiste recueille, pour que le sens par les sens se transmette, s’éclaire et se révèle.

Peau et lumière des manteaux transfigurés, et sur toute leur surface – les ombres lumineuses des figures tracées à l’encre de Chine et au fusain, qu’on ne se lasse pas de découvrir et de lire, aigles, loups, lions, oiseaux et végétaux, ânes et taureaux, visage de femme saisi au cœur d’une rose, et, ça et là, des anges, les anges. Le ravissement que nous cause ce déchiffrage de figures et de formes nous suggère que l’art d’Abraham Pincas est un art du désir, et que l’objet de ce désir ne se fera jamais connaître que comme étant infiniment désirable.

Dualité encore que celle du fini et de l’infini – et allusion encore à l’unité, puisque les manteaux d’Abraham Pincas enveloppent la forme humaine dans sa finitude, et que dans le Psaume il est écrit : « Il s’enveloppe de lumière comme d’un vêtement » (Psaume 104).

Maurice Fickelson